L’odeur de l’herbe fraîchement coupée s’infiltre agréablement dans mes narines. Je baisse un peu plus la vitre de la voiture où je ne suis qu’une éternelle passagère, la peur de conduire, d’être concentrée… J’aime trop m’endormir et rêver en roulant…
Je pense à cette scène du « Grand Gymnase » où je vais bientôt devoir monter, pour une chanson, une dose de projecteurs, d’adrénaline, de trac, de défibrillateur. Ma voix est devenue une étrangère, mes cordes vocales un vieux chewing-gum distendu, plus l’once d’une technique, je vais chanter en croisant les doigts pour que de vieux automatismes se remettent en route. Mes mains deviennent moites rien qu’à l’évocation de ce moment, celui-là même où je vais me regarder une dernière fois dans le miroir de la loge, baissant le pan de ma robe, redressant ma poitrine, rentrant mon ventre, prenant une dernière inspiration qui me fera tourner la tête, sentant ma bouche s’assécher, tout en laissant une subite amnésie me faire croire qu’elle vient, en une seule bouchée, d’avaler goulument mon texte.
Une voix, au loin va m’annoncer, je ne sais pas trop comment, ni ce qu’elle aura à dire à propos de mon « actualité ». Agnès de chez Sevran ? Agnès de la Nouvelle star ? Quel sera l’angle le plus parlant, le plus évocateur d’une quelconque carrière ? Parfois je m’étonne de la petite case où les gens m’ont soigneusement rangée. Il aura suffi d’une apparition de quelques secondes dans un simple casting pour que mon expérience artistique ne se résume qu’à lui. Mais pour la plupart, je ne suis que celle que l’on reconnait sans reconnaitre : « On s’est pas déjà vu quelque part, non ? Vous êtes une actrice, c’est ça ? ». Alors, après avoir fait l’énumération des écoles, des bars, des amis que nous pourrions avoir en commun, je leur réponds que non, qu’il n’y a aucune raison qu’on se connaisse, aucune. Pour eux, je resterais à jamais dans la case des « déjà-vus » inexplicables. C’est souvent mieux comme ça.
Je vais chanter, en duo avec Sana du groupe « SamSa », une chanson magnifique écrite par mon ami David-Nicolas Esseiva et composée par mon fidèle ami et créateur sans limites : Skander Guetari. Voici le lien pour écouter la maquette originale guitare/voix : « Tout est faux » https://soundcloud.com/agn-s-villani/tout-est-faux-bonne-version. Rien ne peut mieux dépeindre mon ombre et ma lumière que les mots justes et sublimes de David, cette chanson, c’est moi.
Je reviens quelques jours à Paris pour me mettre à nu. Seulement cette fois, c’est moi qui le décide.
Voilà qu’il commence à pleuvoir, l’odeur de l’herbe fraîchement coupée a laissé place à celle du goudron chaud et mouillé, je remonte rapidement ma vitre et observe le décor s’enlaidir à chaque goutte. Que c’est désolant la campagne auvergnate sous la pluie. Ça me fait penser que j’ai la trouille, pas tant de remonter sur scène mais de ne plus avoir envie, à nouveau, de la quitter. En plus, je n’ai rien à me mettre pour l’occasion, comme à chaque fois, je douterais de mon « costume de lumière » sous le poids du « quand dira-t-on ? ». J’ai toujours été comme ça, j’ai toujours recherché l’approbation générale, peut-être pour me prouver que je ne suis pas folle de m’être donnée en spectacle pendant toutes ces années, que quelque part, c’était légitime… Rien n’est plus abstrait, plus subjectif que l’art dans toutes ses formes. Pour avancer, il faut apprendre à faire confiance entièrement à son instinct, son flair et ses propres jugements. Laborieuses et lourdes sont les périodes où on ne ressent plus rien. L’inspiration est capricieuse, il est sage de la craindre, sage de ne jamais la prendre pour acquise. Aujourd’hui, par exemple, elle est venue me sortir d’une autre activité pour me ramener à sa page blanche. Alors je lui ai obéi, je suis venue écrire ces quelques lignes afin de ne pas la froisser, afin qu’elle ne me lâche pas à ce précieux instant où j’aurais vraiment besoin d’elle…
Un jour, j’apprendrais à conduire, non pas pour avoir le permis, mais pour en être capable, pour être digne de cette liberté que je ne cesse de revendiquer, pour ne pas finir mes jours assise à la place du mort et en panne d’inspiration. Pourtant si ma définition de la véritable liberté consiste à ne dépendre de personne et à ne compter que sur moi-même, ne serait-elle pas là un sombre synonyme de solitude ?
Trop d’idées qui valsent et tournoient dans ma tête… Je monte le chauffage, je descends le son de l’autoradio, détache mes sandales et me roule en boule sur mon siège abaissé. Je n’entends plus que le doux ronron des pneus fendant l’autoroute, je ferme les yeux, je m’envole vers ce monde chimérique où je me sens si à ma place.
Qu’il est bon tout de même de se laisser porter et de s’endormir en murmurant malicieusement:
« On est bientôt arrivé?… »











